dimanche 27 septembre 2009

Autour de Vasari Italie 16e Peintures du musée : exposition à Troyes, Musée Saint-Loup

Les institutions culturelles de Troyes mettent à l'honneur la Renaissance dans une série de manifestations, dont quelques expositions. On pourra ainsi voir, dans l'église Saint-Jean-au-Marché récemment restaurée, Le Beau XVIe siècle. Parmi les grands noms de la sculpture champenoise, Jacques Juliot apparaît comme un adepte du langage romain et des motifs de Parmesan, tandis que Dominique Florentin, éminent collaborateur de Primatice, diffuse vers 1550 ses formes puissantes en Champagne. C'est surtout au sein des collections de peinture ancienne de la ville que l'art italien participe à cette saison culturelle, à travers le regroupement de 15 tableaux du Musée Saint-Loup autour d'une œuvre insigne : La Cène de Giorgio Vasari.


Déposé par le Louvre, ce panneau est de nouveau exposé au public, après 13 ans de travaux de restauration. Une si longue durée est amplement justifiée par les nombreuses altérations dont souffrait La Cène, tant le support de bois que la couche picturale nécessitant de patientes opérations. Le tableau a aujourd'hui retrouvé un aspect satisfaisant, qui fait largement honneur à Vasari. Peinte en 1545-1546 pour l'église napolitaine de San Giovanni a Carbonara (comme La Rencontre d'Abraham et Melchisédech, aujourd'hui à Avignon), l'œuvre révèle la préciosité chromatique de l'auteur des Vite, se plaisant à multiplier les cangianti osés, les contrastes frappants et les teintes subtiles de l'assemblée christique. Le traitement de l'espace manifeste tout autant la désinvolture intellectuelle de la Maniera, par son affrontement de diagonales qui encadrent la table ronde_ dramaturgie spatiale proche des créations de Tintoret sur le même sujet, ainsi la Cène de la Scuola grande di San Rocco ou celle de l'église de San Polo. Par contre, la suprématie de l'effet visuel nuit quelque peu à la portée dogmatique du tableau : dans ce dernier repas du Christ, Vasari décrit bien le moment de la révélation de la trahison et non l'institution de l'eucharistie, sacrement très largement défendu alors que débute le Concile de Trente au moment où fut peinte cette Cène.

Quelques œuvres originales ou non se rattachent aux grands foyers de l'Italie du Cinquecento. Les répliques témoignent de la précocité de l'engouement pour certains tableaux, Vénus dans la forge de Vulcain ou Allégorie du feu d'après Jacopo Bassano (datée vers 1584-1585, la toile autographe se trouve à Sarasota) ou une bonne copie de La Joconde parmi les premiers jalons de la "Mona Lisa mania"...Quant à la Crucifixion de Marcello Venusti, elle s'inspire d'un dessin de Michel-Ange au British Museum, pratique courante chez cet artiste qui comptait parmi les très nombreux admirateurs du génie florentin. Cette célèbre composition atteint le paroxysme tragique de la Passion avec une force hallucinée qui plaira tant à Villiam Blake : la nuit s'abat sur le Golgotha, des figures implorantes ont pris la place du Soleil et de la Lune dans le ciel, autour du Christ se convulsant dans une torsion pourtant héroïque. Le triomphe dans la douleur, paradoxe qui rythme l'œuvre de Michel-Ange : un désespoir accentué par la facture coupante de la peinture sur cuivre. D'autres supports minéraux attestent de l'imagination des peintres de la Renaissance, qui profitèrent de particularités physiques pour des questions esthétiques. Leonardo Grazia dit da Pistoia a retenu l'ardoise pour sa Cléopâtre se donnant la mort, d'où ces formes découpées, presque pétrifiées dans une agonie insensible, tant le style est glacé voire abstrait. L'œuvre reste en tout cas typique de cet artiste toscan qui, comme Michele di Ridolfo del Ghirlandaio, se remarque par ses figures féminines à mi-corps. Les veines du marbre forment le ciel d'une Vierge à l'Enfant d'un peintre anonyme d'Italie du Nord : hormis ce lyrisme de la nature et l'accentuation des couches de couleur, le choix de la pierre permet une meilleure conservation de la peinture que la toile ou le bois.

Deux autres peintres maniéristes méritent quelques développements. Avec Francesco Ubertini, dit Bacchiaca, c'est un style étrange et envoûtant, typique de l'art florentin des débuts du XVIe siècle, qui émerge dans sa Léda et le cygne. Le sujet a d'ailleurs connu diverses interprétations chez les grands artistes toscans de la période, notamment Léonard (œuvre perdue mais connue par diverses copies) et Pontormo (Florence, Galerie des Offices). Bacchiaca a réalisé une autre version du sujet (New York, Metropolitan Museum), fort proche de celle troyenne, avec sa pose de Léda inspirée d'une invention de Dürer et le paysage influencé par les Flandres. D'ailleurs, ces échanges entre les contrées méridionale et septentrionale prenaient aussi la forme de voyages. Originaire des Pays-Bas, Lambert Sustris partit ainsi en Italie où il fit toute sa carrière, gagnant Rome avant Venise et Padoue, ne quittant plus la péninsule que pour travailler à Augsbourg : il avait "parfaitement assimilé le style italien", selon les dires de Vasari. C'est probablement en Vénétie que le peintre néerlandais exécuta sa Naissance de saint Jean-Baptiste, dont le titre traditionnel reste cependant discutable, car parfois identifié comme la naissance de la Vierge ou plus prosaïquement la chambre d'une accouchée. Ces dénominations sont souvent retenues pour les différentes versions de cette composition, dispersées à travers le monde : au Louvre, à Hanovre, à Rome, à Londres, sans qu'il soit toujours facile de reconnaître leur auteur. Œuvres autographes ? Compositions de Friedrich Sustris d'après son père Lambert ? Ou bien copies d'originaux perdus ? Le problème ne saurait être résolu qu'à travers une monographie sur Lambert Sustris, projet qu'espère mener prochainement à terme l'auteur de ces lignes...




Autour de Vasari Italie 16e Peintures du musée du 16 mai au 31 octobre 2009 Musée Saint-Loup 1 rue Chrestien-de-Troyes (entrée des visiteurs : rue de la Cité, par le jardin du musée), 10000 Troyes. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 09H00 à 12H00 et de 13H00 à 17H00. Tarif plein : 4 euros ; gratuit pour les jeunes de moins de 18 ans, pour les étudiants de moins de 25 ans, et pour tous le premier dimanche de chaque mois.

Références photographiques :
- D'après Francesco Bassano, Vénus dans la forge de Vulcain ou Allégorie du feu, XVIe siècle, huile sur toile, Inv. 834.2, cliché Jean-Marie Protte
- Marcello Venusti d'après Michel-Ange, La Crucifixion, huile sur cuivre, Inv. 89.2.8, cliché Jean-Marie Protte
- Leonardo Grazia dit Leonardo da Pistoia, Cléopâtre se donnant la mort, huile sur ardoise, Inv. 879.2.6, cliché Jean-Marie Protte
- Francesco Ubertini dit Bacchiacca, Léda et le cygne, huile sur bois, Inv. 875.3.1, cliché Jean-Marie Protte

3 commentaires:

alix a dit…

Pas encore d'article sur "Rivalités à Venise"? Je n'arrive pas à avoir envie d'aller à une exposition au titre si tapageur.
J'irais plus volontiers à Troyes, dont j'ignorais d'ailleurs l'actualité avant cet article (merci).

Benjamin Couilleaux a dit…

Eh non, je ne ferais rien sur l'exposition Rivalités à Venise, tout simplement parce que j'ai écrit des notices et un essai dans le catalogue ! Tout article de ma part manquerait donc de crédibilité , vu qu'on ne saurait être juge et parti...
Je ne peux toutefois qu'encourager la voir, je pensais d'ailleurs organiser une visite/rencontre pour les lecteurs de ce blog : affaire à suivre !

clara a dit…

Bonjour, je suis tombée par hasard sur ton blog, je n'ai pas réussie à t'envoyer directement un e mail donc je laisse un commentaire. Je suis étudiante à Toulouse en master d'histoire de l'art et mon sujet concerne la peinture vénitienne du XVI e siècle.. je n'en dis pas plus histoire de laisser un peu de suspens..!
Je suis sûre que nous aurions de nombreuses choses à partager à propos de nos recherches. L'année prochaine je fais un séjour à Venise de 6 mois, peut être pourrais tu me renseigner un peu sur la vie là-bas? J'imagine que tu y as souvent été?!

J'espère que tu me répondras. Je te laisse mon adresse email: clara.souchon@gmail.com
et si tu préfère facebook (c'est du gout de la majorité): tape clara souchon

Aurevoir et à bientôt j'espère!